Ministère des arcanes

On m'a demandé un jour quelle était ma définition du mot "culture". J'avais répondu en substance que la culture est la manifestation de l'idiosyncrasie d'un peuple avec son histoire.

Petite piqure de rappel :

Idiosyncrasie : Disposition qui fait que chaque individu ressent d'une façon qui lui est propre les influences des divers agents

L'UNESCO la définiti de la sorte :

Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.


Quand je considère le groupe social qu'on essaie encore vainement de délimiter à "la France", je suis forcé d'être attristé. Laissez moi développer.
La France dispose d'un des patrimoines culturels les plus riches au monde. Que ce soient nos penseurs, écrivains, poêtes, dramaturges, peintres, musiciens, ou bien nos différentes religions, que feu notre status de "terre d'asile" nous a fourni en abondance, notre système de valeur quand même fondamentalement chrétien, mais emprunt de l'héritage de Descartes, Lavoisier et les lumières, notre côté épicurien, hautain et grande gueule, ils ont tous une chose en commun : ce sont des caractères transmis !!!

Notre culture est une partie intégrante de notre phénotype, et par analogie, c'est aussi une part de notre hoirie, que l'on nous a transmise et que nous partageons, transmettons à notre tour.
Font partie de notre culture, outre notre histoire, les chansons que nous chantent nos mères, les contes que l'on nous raconte, et plus tard les artistes sur lesquels on nous force à ouvrir les yeux, les oreilles, parfois même dans la douleur (des fois j'eus aimé que Rousseau ne fasse pas partie de la culture française, j'avoue). Font partie de notre culture les pensées et textes des grands auteurs, que l'on cite en référence, commente et amende, les exégèses sur les textes et paroles des grands esprits, et toutes ces choses que nous partageons autour d'un repas, d'une bière, d'une cigarette, ou dans un trajet de train.

Bref, en quelques mots : la culture ce sont ces facteurs de notre environnement global que nous partageons et transmettons. Et c'est quelque chose que nous faisons naturellement, sans avoir aucune valeur morale sur le sujet. Pis encore, c'est un mécanisme naturel, animal.

Par contraposée ce qui ne peut pas être librement partagé et transmis par et à tous, intemporellement, n'est pas de la culture. Si la lecture d'un texte religieux n'est autorisée qu'à une élite, ce n'est pas la culture, c'est une arcane. Si Mein Kampf n'est pas en rayon dans les librairies, et/ou que je me fais ficher quand je l'obtiens d'une manière ou d'une autre, c'est une arcane, et un épouvantail au passage. Si la seule façon possible pour que je puisse écouter et chanter du Christophe Willem (ou Lorie, ou Renan Luce, faites votre choix) est de payer pour ça, ce n'est pas de la culture, ce sont des arcanes. Des informations, des traits réservés à une élite qui peut payer, ou à une minorité qui a fait le choix de payer en particulier pour ces artistes. Ca n'est pas partagé au niveau global.

J'appuie encore une fois sur intemporellement. Ce n'est pas parce que c'est passé à la radio ou à la télé que c'est partagé par tous et que cela se transmet dans le patrimoine. C'est la simple raison pour laquelle la majorité des artistes d'aujourd'hui ne sont que des "étoiles filantes". Leur pérennité n'est assurée que sur une fenetre de temps limitée, et ensuite seule une minorité pourra retrouver ou partager ce que ces artistes avaient fourni.

Si les artistes veulent faire de la culture, et donc mettre un pied hésitant dans l'immortalité, alors la démarche de limiter l'accès à leur création à ceux qui peuvent se le permettre ou à une minorité élective amène à l'échec.

Présenté comme cela, la volonté des "artistes" (prenez des pincettes pour les guillemets dans certains cas) à vivre de leur création est complètement hors du sujet de la culture. J'en veux pour exemple que Van Gogh n'a pas vécu de son oeuvre. Et globalement, la majorité des gens en pamoison devant ses tableaux n'en n'ont cure. La contraposée n'est pas vraie cela dit : si l'on veut encourager la culture, il faut encourager les "culticulteurs" à produire.

J'en viens à questionner le choix fait par notre gouvernement aujourd'hui : pour encourager les artistes, partie des "culticulteurs", il propose de garantir que leur production n'est pas partagée, échangée avec trop de liberté. Et là, je vais pour le coup être vulgaire : y a que moi qui trouve que c'est con ?

Et si encore une fois on ne s'était pas posé la bonne question ? La question que l'on se pose dans le cadre de la loi "Création et Internet" et qu'on s'est posée par le passé dans le cadre de la loi "Confiance dans l'Economie Numérique", c'est "comment garantir que toute personne consommant ou partageant la production d'un artiste (nda : donc, pas encore de la culture, une simple production) a bien payé pour le faire ?"
Je vous pose la bonne question maintenant : "Comment exploiter les nouvelles technologies permettant un partage et un échange à plus grande échelle et à plus forte cadence afin d'alimenter notre culture ? Et ce tout en conservant l'effort de production nécessaire à alimenter ce tonneau des danaïdes ?"

Note, au passage, il faut absolument éviter la situation du "génotype du guépard". L'espèce est en danger pour une raison idiote : la diversité de leur gènes est est tellement faible que l'espèce ne peut plus s'adapter à un environnement changeant. Cela veut dire deux choses pour notre culture : d'abord que son alimentation doit être sans cesse renouvellée, et qu'en plus elle doit être riche et variée. Donc deux choses à éviter absolument :

  1. la situation "tête de gondole de la FNAC" actuelle, qui ne répand qu'une dizaine de créations à la fois
  2. la situation de pénurie (d'où la nécessité à continuer à encourager l'effort de production)



Personnellement, je suis un gars bête alors je regarde un peu ce qui se passe autour de moi, et je pose les questions suivantes :

  • Pourquoi Nine Inch Nails qui fournit pourtant gratuitement ses albums dès leur sortie était-il cette année un des groupes les plus vendus (sinon le plus vendu sur Amazon)
  • Pourquoi World Of Goo qui est pourtant piraté à plus de 90% a-t-il à un moment été le deuxième jeu le plus vendu sur Amazon ?
  • Et pourquoi finalement on ne profiterait pas de la longue traine ? Cela plus une gabelle (par exemple la license globale) pourrait alimenter un gros paquet de culticulteurs plus ou moins connus



Je ne veux porter aucune accusation (si en fait, un peu) mais j'ai très sérieusement l'impression que la loi "Création et Internet" est une caractérisation de la sclérose d'une industrie mourante, qui plutôt que s'adapter comme ont pu le faire l'industrie automobile (qui s'oriente autour des services) ou de la construction informatique (IBM qui a arreté de construire des ordinateurs pour s'orienter vers d'autres branches), fait lourdement pression sur un gouvernement autocratique pour emporter la culture avec elle.

Le problème, c'est que les industries vont et viennent. Le comportement animal, lui reste. Cherchons des solutions pour aider ces industries à perdurer, quitte à les brusquer un peu à changer leur modèle, plutôt que tenter de devenir des guépards.
En attendant, je demande solennellement à ce que si la loi "HADOPI" comme on la surnomme vient à passer, le ministère de la culture soit officiellement, et par texte de loi, renommé "Ministère des Arcanes"

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