Démocratie

Assis confortablement dans mon siège du palais bourbon, j'écoute distraitement le débat de fond. André Lefevre a reçu la parole du président du jour et défend la position de l'URP, le parti majoritaire. Le discours a déjà été entendu maintes et maintes fois, et le débat est plus là pour conserver une forme traditionnelle.
J'attrape mon verre, et le vide distraitement avant de le reposer. Mon voisin de gauche, le député Aubry, a l'air aussi peu passionné que moi. Une phrase de Lefevre attire mon attention

- Messieurs de l'opposition, cessez à la fin de faire passer cette autorité de controle des cultures minoritaires pour une sorte de Gestapo !!!


C'est le moment. Pour le spectacle, les locataires des bancs de gauche se lèvent en une seule masse pour manifester verbalement leur mécontentement, je suis le mouvement. Quand je me rassois, Aubry m'apostrophe.

- J'ai beau ne pas être là souvent, j'ai comme des impressions de déjà vu


Je ne relève pas et décide de changer de sujet

- Comment vont les gosses Christian ?


Il me regarde un instant, avant de comprendre que j'ai juste envie de faire la conversation, et que ce qui se passe dans l'hémicycle ne m'intéresse pas plus que lui.

- Ma foi, que veux tu que je te dise... Le premier devrait reprendre mon siège d'ici quelques années. Le deuxième, naturellement, va rejoindre les media. Ca n'a pas l'air de le déranger, il s'y est fait depuis qu'il est tout petit, et l'idée que c'est là que tout se décide est bien rentrée. Je dirais même qu'il a l'air heureux.


Il reste pensif un instant.

- Alors ça y est, la constitution européenne a été légèrement amendée ?
- Oui. Pression de l'union pour la Royauté Présidentielle appuyée par l'empire chinois et l'audiovisuel. Le changement de mots fait que cette loi devrait passer sans aucun problème


Nouveau silence. En fond, le débat continue

Non monsieur Lang ! Les conversations privées ne doivent plus être une zone de non droit ! Enfin, il faut protéger le peuple de ses éléments dangereux non ?

Ce n'est en rien ce dont je révais. Quand j'étais enfant, je regardai de loin les beaux messieurs de la démocratie sur le grand écran plat de mes parents. C'était notre seul luxe d'ailleurs, mais vu que la redevance télévisuelle était devenue obligatoire pour tout le monde afin d'inciter ceux qui n'avaient pas la télé à s'en procurer une, c'était le luxe que beaucoup de citoyens se payaient de toute façon.
Enfin, on peut avoir l'impression que j'étais un gamin pauvre, mais mon père a eu la chance d'avoir un patron député qui lui fournissait de quoi vivre et un logement pour son travail. Il fallait être d'une autre extraction pour être indépendant et avoir son propre domicile, mais au moins avions un toit.
Bref, je regardais ces beaux messieurs, et je nourissais le rêve que si je travaillais dur je pourrais un jour en faire partie. Mon père s'est endetté pour m'aider à faire une bonne école, et avoir ma propre entreprise, et enfin, après de longues années de labeur, j'avais eu ma place de député, achetée à prix fort au président. Mais bon, hormis Christian et deux trois autres députés, aucun ne m'adressait la parole : j'étais issu de ce qu'on appelle la "démocratie de cape". Un parvenu en somme.
Bien que présent quasiment systématiquement à l'assemblée, mes illusions avaient disparu il y a longtemps. Le débat existait pour rassurer le peuple, lui faire comprendre que nous étions toujours une démocratie, de la même façon que je laissais mon père dans son illusion de fierté d'avoir un fils qui se battait pour ses droits. En pratique, le président décidait, le législatif appliquait. Ceux qui s'opposaient sans license pour le faire étaient "suicidés politiquement".
Cela ne dérangeait pas le peuple. Ils aimaient leur président. Ils l'élisaient d'ailleurs toujours tous les cinq ans, lors d'un grand reality show. Le numero de téléphone était assimilé à l'identité, et chacun pouvait voter par message texte. La dynastie en était à son troisième président.
En pratique, entre nous, nous parlions de "présidence de droit médiatique". Parce que c'est ainsi que cela fonctionnait. L'audiovisuel choisissait un candidat (toujours le même) et le mettait en valeur afin qu'il remporte les suffrages. Panem et Circenses, tout le monde était content.
Voix du président en fond

- Avis de la commission ?
- Défavorable
- Avis du gouvernement
- Défavorable, pour les raisons expliquées par la commission.
- Nous allons passer au vote alors. Qui est pour ? Qui est contre ? Cet amendement n'est pas adopté


Voila. Nous avions proposé qu'afin que les couples puissent se développer, une exception à la loi sur la protection des conversations privées soit offerte pour les mariages et autres unions, mais visiblement, ça ne collait pas dans les plans des décideurs.
La séance était levée. J'en fis de même, récupérant ma redingotte, amer. J'aurais du remercier mon père de la chance qu'il m'avait offerte d'être à la bonne place.
Muettement, passant les portes du palais bourbon, je le maudis ainsi que mes aieux pour ne pas avoir fait l'essentiel : se battre pour une France qu'ils aimaient, ou la quitter.

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