Le premier commandement et les reliques

Je le disais récemment, je pourrais discuter des heures sur le premier commandement :)

Or donc, public, je lisais ma timeline Twitter, tant que l'entreprise existe, et je lis ce questionnement de CrêpeGeorgette

dont je vous invite à lire la suite.

En résumé : dans une application stricte (par exemple au sens sunnite) du premier commandement, les reliques ne représentent-elles pas une violation ? (J'invite l'auteur (tu préfères autrice ? Auteuse ?) à me corriger si je résume mal)

Miam :)

Le premier commandement donc

Je vois sur quel aspect CrêpeGeorgette soulève un lièvre, mais pour cela, afin que la discussion soit la même pour tous, il faut rappeler l'article de loi (à la Eolas)

Donc, deux énoncés, correspondant aux deux énoncés du décalogue, dans l'Exode (20) et le Deutéronome (5), mais les deux sont

20.2 Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude.
20.3 Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi.
20.4 Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre.
20.5 Tu ne te prosterneras pas devant d'autres dieux que moi, et tu ne les serviras point ; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent
20.6 et qui fais miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements.

 

(vous noterez la notation, c'est un extrait wikipedia de l'Exode)

Ce qui nous intéresse dans cet énoncé complet, c'est l'alinéa 4. Pas d'image taillée. Pas de représentation quelconque.

Pas de reliques donc.

Au passage, pas de Christ Pantocrator, d'icones (les orthodoxes sont aussi fans de reliques), vitraux, statues... Petites croix autour du cou ? Herm.

Le premier commandement est le plus dur à appliquer (car il inclus, entre autres, "aime ton prochain comme toi même" et "ne juges pas"), mais il est le plus fondamental, car il se suffit en lui même, tout autre loi dérivant de celui ci. Même au sens athée du concept, car il se traduit par "voue un amour profond à la vérité de ce qui existe, et pas à ce que ton imagination projette".

La loi est simple, c'est le décret d'application qui est souvent la source des malfonctions.

Du poids d'une Eglise

Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle.

Matthieu 16:18

Vous imaginez la pression ? Non mais sans déconner ?

Le mec, il est devant toi, pour une raison ou pour une autre tu penses qu'il est le fils de Dieu incarné en homme (ça a ça de bien, les reliques, ça évite de pencher sur la vraie histoire)(à titre personnel, je crois au memeplexe Jésus Christ, pas au personnage historique).

Et là le mec, il te largue la bombe suivante

Pierre ! Oh ! Pierre ! Hein ? Simon ? Non mais bordel, on en a déjà un de Simon, dorénavant tu t'appeleras Pierre ça me simplifiera les choses, déjà que vous êtes quoi... Douze ? Bordel, ça en fait des bouches à nourrir, heureusement que j'ai un plan bouffe miraculeux...

Ouais, d'ailleurs ça te va bien Pierre, j'veux dire, tu fais deux mètres de haut, autant de large, bati comme un roc... Ouais, non tu sais quoi, tu me donnes une idée : je sens que les gars au pouvoir ça les démange de me faire porter le chapeau, donc toute cette petite bande et ceux qui vous suivront, bah tu les protègeras pour moi quand j'aurai morflé hein ?

Pourquoi toi ? Oh bah, gaillard comme t'es, je suis sur qu'on viendra pas vous chercher des noises si vous emmerdez personne

Donc, tu es là, nouvellement bombardé chef de culte en arrivant premier à un concours de circonstance, et vu qu'en plus tu es bon élève, tu veux pas déplaire au maître et tu as bien tout écouté.

Premier commandement pour tout le monde donc.

Bon, alors, public, je te pose la question : tu te retrouves avec 300 pécores animistes et avec une culture générale qui se limite aux parasites de l'olivier, deux douzaines de bourgeois qui voudraient bien mais ils ont des taxes à payer au temple d'Athena, 10 potes prosélytes depuis que l'un d'entre eux s'est pendu, et 3/4 politiciens arrivistes.

La situation est désespérée : les mecs ne savent même pas ce que c'est que prier, il faut leur donner un exemple et tout le monde répète cet exemple depuis 2000 ans.

Tu fais comment, public ? C'est ça ma question.

Les mecs même pas ils croient en lui, même pas ils comprennent le concept abstrait d'une existence infinie et magnificente (qui ne dirait pas ça de notre univers a minima), comment veux tu qu'ils aiment le bordel plus que tout au monde, et toi tu es là à devoir les sauver.

Tout cela en admettant que tu n'es pas l'un de ceux qui ont laissé tomber d'entrée et sont partis droit dans les travers comme on met un enfant devant un iPad pour pas qu'il dérange pendant le café avec tata Lulu.

Souvent la réponse est donc "tant pis, on va apprendre à marcher avant de courir". Les reliques c'est bien, ça montre que ce n'est pas que des histoires. Les grandes voutes étoilées aux figures immenses, c'est pour enseigner l'humilité par rapport à l'infini.

Et les prières standardisées et les rites servent à créer la religiosité, mécanisme cognitif démontrable ou démontré (il faudrait que je cherche de la littérature), de la même façon que Zazen est le chemin du Zen et du Satori.

L'objectif est atteint, les brebis croient en Dieu, mais à quel prix ? Croient-ils vraiment au sens du premier commandement ? Libérés de l'erreur de Thomas, libérés des représentations ?

Mais voila, il y a une tolérance, tous cultes confondus, pour ces petites choses, ces petits artefacts qui rapprochent de l'abstrait, avec moultes pancartes "attention, ceci est un produit de démonstration, article non contractuel".

Ce qui n'a pas toujours été le cas d'ailleurs. J'ai souvent tendance à dire que les religions monothéistes sont toutes teintées de croyances animistes/empiriques et de polythéisme (et par conséquence de magie). A cet égard, jusqu'en 1100, par là, l'Eglise Catholique voyait d'un oeil favorable les travaux d'angélologie. Jusqu'à ce que constat soit fait que, chaque ange ayant une vertu, les pratiquants priaient plus les anges que Dieu. Confère Saints jusqu'à récemment. Hop, grosse chape de plomb.

La valeur de la relique

Ce qui me permet d'enchainer sur la relique elle même.

Si l'on déroule l'échevau à partir de la relique religieuse, il s'agit d'un objet concret attaché à un personnage saint. Par extension, la relique est "sainte", en tant qu'attribut du saint.

Ce n'est pas propre aux religions monothéistes, loin s'en faut.

Au Japon, où l'on pratique le culte des ancètres, il n'est pas rare d'avoir des objets ayant appartenus à un proche mort qui servent en quelque sorte d'amarre à l'esprit du défunt.

Mais au delà de cela encore.

Nous avons tous des reliques. Une bague de Grand Mère. Une horloge comtoise. Une photo. Dédicacée. Des antiquités qui témoignent d'un autre temps. Des pierres qui viennent de l'espace.

La relique est, je pense, un mécanisme naturel, une sorte de catalyseur dans le transfert affectif vers l'abstrait. A vérifier, mais je ne serais pas étonné de voir un tel mécanisme dans les rites funéraires des espèces intelligentes : cétacés, grands singes, corvidés...

En conclusion

Oui, stricto sensus, les reliques apparaissent comme une violation du premier commandement. A l'heure où j'écris ces lignes, je ne connais pas de pratique monothéiste réformée progressiste (oui, ça fait beaucoup de conditions) qui y porte un intérêt au delà d'historique et avec les pincettes du scepticisme.

Cela dit, comme je l'abordais tantôt, une religion n'existe pas sans histoire, et les reliques ont valeur de témoignage d'une crédibilité d'au moins une partie des faits. A titre personnel, je pense que c'est un mirage, mais chacun son exégèse.

C'est la pratique "religieuse" (qui peut différer de l'esprit du texte ou de son esprit d'origine) autour de ces reliques qui pourrait porter à contentieux, mais le contentieux porterait alors sur la perception d'objectifs.

Et prêcher pour les gens assez sages pour percevoir ce genre de conflits n'est pas d'un grand secours : ils pourront trouver eux même leur chemin. C'est pour ça que l'action prosélyte est nécessairement tournée vers ceux qui n'ont pas les moyens en propre de trouver les réponses à ces questions.

Pour le meilleur et pour le pire.