L'homme pieux et le philosophe

Ploum ploum, prends toi un café ou un thé, public, là on a du lourd à digérer et pas forcément très drôle

J'ai mal à ma religion, tu sais.

J'ai mal à ma religion, parce que je ne reconnais pas ce mot "religion" que tout le monde utilise. Même si je décidais qu'être athée c'est ma (non) pratique religieuse, je ne reconnaîtrais pas plus ce mot que je vois utilisé à toutes les sauces dans la passion du moment.

J'ai l'impression que dans l'opinion de la majorité aujourd'hui, la religion est un joug, un fardeau, un bâillon, un mors, une espèce de monstre aussi nécessaire qu’oppressant. Au risque que l'on me réfère à la phrase précédente et qu'on y rajoute des œillères, j'ai l'impression que, autant chez les pratiquants que chez les opposants, tout le monde est à côté de la plaque. 

Le mythe de Gruïk, l'homme des cavernes qui créa Dieu

Longtemps, à travers les représentations que l'on nous en donnait, j'ai imaginé nos lointains ancêtres comme de gentils arriérés qui collaient deux morceaux de bois avec de la boue en attendant d'inventer la roue. 
La vérité, c'est que nos ancêtres étaient vraiment très loin d'être cons.
 
Mais avant tout, ce sont nos ancêtres spécifiquement parce que, les premiers, ils ont recherché comment modifier leur comportement en poursuivant intellectuellement une "place dans leur monde".
Ils observent, ils transmettent des connaissances sur ce qu'ils pensent avoir compris, ce dont il est important de se méfier, et sur des évènements d'une ampleur telle à l'ere des petites civilisations qu'ils sont des fins du monde : séismes, éruptions, typhons, déluges, débacles !
 
L'apparition de l'écriture formalisée résulte d'un besoin sociétal qui demande déjà une masse critique démographique avant de se manifester. L'imperfection de la tradition orale n'est pas exactement visible vue de l'intérieur, tout comme certains ne voient pas la terre ronde ou le réchauffement climatique, mais a minima, survivront ceux qui auront retenu les implications des histoires de leurs ainés.
 
Je ne vais pas paraphraser Dawkins ou Blackmore sur le sujet, la transmission de la tradition religieuse est avant tout une conséquence du darwinisme. Les civilisations religieuses ont fleuri, je formule l'hypothèse, surtout parce que la transmission des savoirs impératifs était ancrée dans le ciment social. Dit autrement, certains peuples ont survécu parce qu'ils avaient une religion, pas nécessairement un Dieu. 
 
Retenons, s'il vous plait, que la religion est issue de questions que l'homme a sur sa place dans l'ordre des choses (pour autant qu'il y en ait un). Des questions, déjà chez nos ancètres que nous imaginons primitifs (alors que les Egyptiens brassaient déjà leur bière, ils étaient civilisés ! ).
Certaines bonnes questions ont conduit à des progrès sociétaux (la charité...), d'autres moins bonnes à des catastrophes, comme la ségrégation systématique entre humains que nous vivons aujourd'hui. 
 
Nous sommes par ailleurs guère moins religieux que nos ancêtres, je l'ai déjà assez souligné ici. Nos dieux ont été remplacés par une foi absolue dans certaines nouvelles valeurs qui sont aussi creuses que les dieux anthropomorphes. J'ai cité par le passé le concept de la "main invisible" qui sous tend le libéralisme, on pourra également parler de la déification de certains individus (Zuckerberg, Gates, etc) leur attribuant un pouvoir à changer le monde qui ne leur appartient pas en propre (mais plutôt à tout ceux qui ont suivi leurs idées).
 
Las, notre psychiatrie se voudrait une discipline scientifique, vu qu'elle est traitée comme une médecine, et s'apparente souvent plutôt à un amas de superstitions et d'empirismes maniés comme des gourdins sous pretexte que, à l'instar de l'homéopathie "des fois cela fonctionne". A rapprocher de la théorie des humeurs.
Un jour une discipline scientifique pourrait en émerger, mais nous n'y sommes pas encore.
 
Bref, d'une façon ou d'une autre, nous avons tous notre petite croyance, notre petite pratique, nos petits rites. Une croyance en des valeurs, une appartenance à un groupe qui défend ces valeurs... Nous sommes très religieux, vraiment, je trouve.

Le philosophe

Par définition, le philosophe est celui qui recherche la Sagesse.

La sagesse (du grec ancien σοφία, sophia) est un concept utilisé pour qualifier le comportement d'un individu, souvent conforme à une éthique, qui allie la conscience de soi et des autres, la tempérance, la prudence, la sincérité le discernement et la justice s'appuyant sur un savoir raisonné

source wikipedia

La Sagesse est la recherche du bonheur, d'une place harmonieuse dans notre environnement à travers, non pas la foi, mais la Raison. La Raison par construction est une approche cherchant à comprendre la réalité non pas par nos impressions, mais par l'identification d'axiomes et  l'élaboration de théorèmes (propositions, postulats)(oui, je sais, Wittgenstein me fusillerait sur place), au sens de la logique formelle.

Les axiomes sont les théorèmes indivisibles (atomiques) observés pour vrais et constituant les fondements des nos systèmes logiques. Les constantes physiques (vitesse de la lumière, constante de Plank), éléments fondamentaux (cordes, fermions, etc), en sont des exemples. Je pense, je suis.

Mais leur nature issue de "l'acceptation d'une vérité observée" est un piège monumental, car il ne s'agit pas d'une vérité absolue, mais d'une vérité conditionnée à notre capacité à l'observer fondamentale ou non. Aussi les sages avant nous, plutôt que poser des vérités péremptoires, ont mis en avant le doute et la recherche du vrai et non du vraisemblable. Doute cartésien, allégorie de la caverne de Platon, dent en or de Fontenelle...

La remise en cause systématique de nos perceptions, de ce que nous acceptons pour vrai, est une nécessité fondamentale pour s'approcher de la Vérité. Cette vérité sur un sujet donné, nous l'approchons lorsque toutes les questions ont été posées, et que chacune a obtenu une réponse rationnelle en l'état des connaissances, une réponse qui sera la même pour tous et en toutes circonstances.

Et rechercher la vérité demande le plus grand courage du monde, car elle est souvent terrifiante. Celui qui a affronté la vérité peut découvrir un monstre dans son miroir, ou se retrouver dépouillé de toutes ses valeurs, de tout sens à son existence.

Mais à l'inverse, la vérité nous libère, car elle est fondamentalement inaltérable. Si vous me permettez d'introduire ce concept dans ce chapitre, la vérité permet de "construire sa maison sur le roc".

Tatonner dans le noir

A l'observation (donc, si vous avez bien suivi, à remettre en cause), et je parle ici d'observation selon la méthode scientifique, il apparait que l'esprit humain est bien mal conçu pour rechercher la vérité. Ou la Sagesse. Ou le bonheur en fait.

Prenons un exemple que j'aime beaucoup avant d'élargir le sujet. Un phénomène que l'on appelle "affective forecasting" (je traduis par "projections affectives").

Lorsque nous devons définir une stratégie pour notre avenir, nous l'élaborons sur une projection d'un état de bonheur dans lequel nous imaginerions être si la dite stratégie portait ses fruits. Nous préfererons par exemple faire carrière que finir à la rue. Ou matraquer tout ce qui ressemble à un terroriste plutôt qu'accepter des potentiels terroristes sur notre sol.

Sauf qu'en pratique, il semblerait que notre esprit est absolument incapable de réaliser ce genre de projections ! (je vous renvoie à la littérature dans les références de l'article wikipedia sur le sujet).

Cette incapacité entre dans ce que l'on appelle les "biais cognitifs", qui traduisent l'association systématique de notre perception irrationnelle à nos raisonnements. Biais d'engagement, effet Ikea, effet Halo, etc... La liste est longue des chausses trappes que sous tend notre cognition.

Aussi, la recherche de la Sagesse nous impose de construire nos conclusions de telle sorte qu'il soit démontrable qu'elles ne puissent pas avoir été altérées par ces biais. Il faut se fermer à ce que nous ressentons et refuser la place prépondérante de notre individualité dans la recherche de notre place.

A défaut, nous élaborerions des stratégies dont les conséquences ne pourraient être positives ni pour nous, ni pour ce qui nous entoure.

Ce qu'est la foi

Détachés de nos besoins immédiats, en passant du "je" au "nous" (ce que mon mentor défendait être le fondement de la loi 0 de la robotique selon Asimov), du paraitre à l'être, alors peut être sommes nous en mesure de concevoir des équilibres (comme un équilibre de Nash par exemple). C'est un "peut être" dans le sens "sauf preuve du contraire".

Acceptant que nous sommes incapables de concevoir une stratégie pour notre bonheur personnel, voire incapables de réaliser parfois notre bonheur, nous devons nous orienter vers une Raison qui n'a que faire de nous. Simplement parce que si nous sommes capables de changer notre comportement, nous ne pouvons pas changer la réalité.

Cela dit, parfois les réponses apportées par la Raison sont insuffisantes (faute d'axiomes suffisants), détruisent la construction de notre psyché (en remettant en cause nos valeurs par exemple). Voire, nous tombons parfois sur des embuches intellectuelles comme, par exemple les théorèmes d'incomplétude de Gödel (dont j'ai déjà du parler), dont voici le premier :

Dans n'importe quelle théorie récursivement axiomatisable, cohérente et capable de « formaliser l'arithmétique », on peut construire un énoncé arithmétique qui ne peut être ni prouvé ni réfuté dans cette théorie.

(wikipedia toujours)

Hem, je sais, je vous l'ai un peu servi sur un plateau.

Bref, des fois, la Raison peut paralyser. Un mauvais raisonnement, même, peut paralyser. 

C'est dans ces moments là que si l'on veut avancer il faut faire un choix. Le moment où l'on fait ce choix, c'est la Foi qui parle. 

Car si on ne peut concevoir une stratégie du bonheur, alors il faut écouter nos sensations internes, nos rythmes, nos émotions, je ne parle pas simplement du "coeur", mais de l'ensemble psyché/corps indisociable. 

Nous avons tous la foi, l'important est de le reconnaitre. Tous des fois différentes, certes, mais tous la foi. 

Un peu d'existentialisme

A ce moment de la conversation, en général arrive la question "oui mais alors que penser de ces gens très pratiquants qui font des énormités au nom de la foi ?". 

La réponse est simple : on appelle ça de la "mauvaise foi", et ce n'est pas de la foi. Fin du débat. 

C'est la source du schisme entre l'église catholique, et les protestants, parce que sola fide, sola scriptura tout ça, en période d'indulgences ça apportait une vision différente du problème (et au final on a autant de protestantismes que de protestants).

Qu'est-ce que c'est qu'être sauvé, qu'est-ce que la "bonne foi" et la "mauvaise foi" alors ?

L'existentialisme répond à cette question de la façon suivante. En renvoi à ce que je disais plus haut, la vérité seule éclairant la réalité, à travers des faits, nous sommes très exactement au moment de l'observation ni plus ni moins que l'ensemble de ces faits, pas ce que nous imaginons être.

J'aurais aimé vous citer Sartre ou Wikipedia sur le sujet, mais je ne saurais vous infliger cela. (Sartre fait partie des indigestes dans ses essais, L'être et le Néant est limite illisible)

Grossièrement, la mauvaise foi, c'est s'imaginer une idée de soi "essentielle" qui n'est pas en rapport avec la réalité, l'existence.

Ergo, prier chaque soir ne sert à rien si chaque action que nous faisons trahit ces prières.

La piété

La piété n'est pas la foi, il s'agit d'une forme de réification du concept dans un contexte existentialiste. Mais développons.

Ce que nous ont transmis les grandes religions encore pratiquées de nos jours, ce sont des recueils de stratégies passées, bonnes et mauvaises, avec une tentative, au fil des siècles et des réécritures, d'esprit critique qui tournait rapidement au conte philosophique. 

Oublions un instant le côté allégorique, je sais ce n'est pas très chrétien, mais je ne suis pas très catholique on le sait. Sodome et Ghomorre, sans la pyrotechnie, c'est un peu la chute de Rome si je peux me permettre. Bon, analyse critique un peu au vitriol, mais la leçon est enseignée.

Idem pour les leçons d'une survie d'un peuple qui s'entraide malgré les autorités. La Tora, au delà de l'enseignement religieux, ce sont les leçons de l'histoire d'un peuple qui a toujours survécu même au sein d'autres civilisations.

A ce titre, la piété religieuse est une stratégie de survie. Valide qui plus est, car elle a fonctionné tant de foi par le passé qu'aujourd'hui le message est transmis et retransmis de partout dans le monde. Que ce soit le judaisme, le christianisme, l'islam, le boudhisme, le taoisme, les stratégies transmises sont validées "génétiquement" si je peux me permettre.

Mon propos n'est pas que tout le monde devrait avoir une forme de religion, et/ou une pratique religieuse. Non, non, mon propos est tout à fait marxiste en réalité (non, ne frappez pas)(rires).

Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre.

Karl Marx - Manifeste du Parti Communiste

Oui, c'est que le petit il a beaucoup appris avec Hegel, je vous raconte pas les cours d'histoire ça devait être assez dialectique.

La piété, c'est connaitre l'ensemble des faits, des stratégies, et non pas juste identifier celles qui paraissent esthétiquement plaisantes, mais appliquer celles qui fonctionnent bel et bien, en dépit de ce qu'elles semblent initialement contraires à nos projections affectives. Toujours dans l'objectif de trouver une place "harmonieuse" dans notre environnement, ce qui serait l'équivalent d'une "union avec Dieu".

En respectant l'échelle des normes, pitié, s'il vous plait. Quand vous citez l'ancien testament, en disant que le soixante douzième des dix commandements "dit que", mettez le dans la balance en face du premier qui a clairement été explicité comme incluant "Aime ton prochain comme toi même" (hé non ce n'est pas le deuxième) et "Tu ne jugeras pas ! JE suis ton Dieu !". Et Dieu, ça s'écrit YHWH, un truc qui signifie "j'existe et je suis tout", ce n'est pas le Père Noël.(Je pourrais passer des heures à débattre de Jean 1:1 et du premier commandement, c'est un de mes vices)

Bref, confronté aux "actes de foi" au sens où je l'entendais plus haut, la piété consiste à, aussi systématiquement que possible, appliquer, aussi terrifiante soit elle, une stratégie qui a fonctionné par le passé. Ce n'est pas "à la carte en fonction de ce que je pense", c'est une tarification au menu.

Du reste, pour les athées parmi nous, il reste d'autres formes de transcendance, avec plusieurs réponses possibles que l'on soit épicurien (ataraxie), nihiliste (übermensch), coelhiste (légende personnelle)...

La véritable piété s'écarte rarement de la notion de responsabilité personnelle, et remet celui qui la pratique au centre d'un monde dans lequel il n'est pas seul.

Aussi, il y a des athées parmi les gens les plus pieux que je connaisse.

Conclusion : Übermensch -  le Saint, l'Honnête Homme

Il existe, dans la littérature de science fiction, une espèce de représentation suprème et monstrueuse de cette créature religieuse que serait le "parfait produit de la religion et de la philosophie". Je parle de Leto II Atreides, de Franck Herbert dans l'Empereur Dieu de Dune. Celui, qui sachant tout et en particulier l'histoire et le futur, décide pour sauver l'humanité de devenir son pire ennemi pendant des millénaires en devenant un dieu tyranique et maléfique.

Gardons nous de devenir de tels monstres, aussi fascinants soient ils. Au bout du compte, nous n'avons pas plus besoin de devenir superman que nous ne pouvons devenir des saints, ou cet Honnête Homme recherché depuis les humanistes.

On ne nait pas penseur, on ne nait pas pieux, on ne nait pas philosophe, on ne nait pas rationnel. Mais nous naissons tous avec des questions, et quel que soit notre concept constructeur de "surhumanité", qu'il soit un super héros, un honnête homme, un saint, un messie, ce concept nous amène, en voulant s'en rapprocher, à continuer à poser sans cesse des questions. Sur nous d'abord.

Mais aucune école de pensée ne nous demande, au final, d'être soi même un Übermensch : il s'agit d'un concept entéléchique, une asymptote à laquelle nous pourrions tendre. Aussi, il existe des soupapes qui renvoient magnanimement l'humain à sa condition et l'autorise à se tromper sur le chemin.

Car que l'on soit philosophe, homme pieux, ce qui au final est, comme j'ai tenté de le démontrer, à peu près la même chose, l'important est le chemin, pas la destination (ce qui, au final, colle bien avec l'existentialisme là aussi).

Reste donc le temps de la méditation ou de la prière, ce temps où l'on est magnanime avec soi même, et le meilleur moyen dans ces moments là, est d'abord d'être magnanime avec les autres. Passer du "Je" au "Nous" pour que "Je" trouve une place dans un univers qui existe, et qui est tellement tout que "Je" ne peut pas être tout seul.