Je viens de twitter l'excellent texte de Sir Terry Pratchett sur l'euthanasie, et j'aimerais approfondir.

J'aimerais approfondir sur le sujet, en livrant ma position personnelle sur celui ci.

Pour que vous compreniez ma position, je vais pour une fois me livrer à un exercice dont je n'ai pas l'habitude, et qu'on me reproche parfois ne pas assez faire, je vais me dévoiller un peu.

Il m'a fallu 25 ans pour comprendre quelque chose : je suis un beau garçon. Cela peut paraitre anodin, ca ne l'est pas. Ca ne l'est pas, parce que pendant les 25 années qu'il m'a fallu pour réaliser cela, j'ai été persuadé de l'inverse. J'ai vécu toute la première partie de ma vie en étant persuadé d'être difforme, affreux.

Mon surpoids constant, mes cicatrices que je cache comme un fardeau honteux, le fait d'avoir un grand frère qui répond en tous points aux canons de beauté (le beau surfer blond et musclé avec beaucoup de charme) et mon incapacité à séduire m'ont longtemps fait penser que mon corps n'était qu'un vaisseau pour ce que je suis. A l'adolescence, mon entourage devait vivre avec mes crises de chagrin panique provoquées par cette conception.

Alors, pour compenser, j'ai cultivé ce qu'il y avait à l'intérieur de cette masse de chair, de graisse et d'os. Si des raisons de droit d'auteurs ne m'empêchaient pas de le faire, je vous mettrais en accompagnement de ce passage la magnifique chanson "Beauty is within us" pour illustrer la façon dont je concevais ma vie.

Mes modèles issus des contes ont été Riquet à la Houpe, et la bête. Si je voulais plaire, il fallait que je sois aimé pour ce que j'avais à l'intérieur, pas pour ce que j'étais à l'extérieur. Alors c'est ce que j'ai fait : j'ai étudié, me suis intéressé à la musique, à la poésie, au théâtre, à la littérature, j'ai développé ma culture en dévorant des revues scientifiques, des romans de science fiction pour adulte à un age ou on n'est pas censé les comprendre, etc.

Mais je ne suis pas réellement un intellectuel, je n'ai pas la persévérance pour cela. Comme on dit en anglais, je suis un "Jack of all trades, master of none". Vous me direz que j'ai fait un cursus hautement intellectuel, et contraignant ? Je vous répondrai que j'étais réputé pour ma flemme, que mes profs de Maths Spé m'ont reproché d'avoir redoublé alors que j'avais visiblement largement l'intellect pour intégrer rapidement une bonne école. Je ne voulais pas, j'ai sciemment fait mes classes préparatoires en trois ans au lieu de deux, pour vivre à côté une vie de théâtre et d'associations, pour voir mes amis, pour vivre. Et de fait, j'admire les gens qui peuvent travailler sans cesse, parce que moi, je ne peux pas.

Je n'ai pas lu autant de livres qu'on voudrait bien le croire. Je n'ai pas le niveau en littérature qu'on veut parfois me prêter. Et pour ce que j'en sais, comparé à ceux qui m'ont formé, je ne suis qu'un bien piètre acteur. J'ai le courage d'affirmer que si je fais parfois des jolies photos, elles ne sont qu'une application basique des canons actuels de la photographie flickr (bokeh, noir et blanc, angle de 30° et vignettage), que je n'ai pas pris le temps d'apprendre à différencier les différentes plantes que l'on peut découvrir dans une absinthe, que je ne connais de 1984 que les premiers chapitres parce que je l'ai trouvé fastidieux à lire, que je discute parfois philosophie, mais pas en citant les auteurs et les textes, juste en remettant dans le contexte ce qu'on m'en a dit (et ce ne sont là que des exemples).

Cela fait illusion, et bien souvent c'est suffisant, mais au fond, voila comment cela me définit : je suis une pie voleuse. Et je l'assume. J'ai l'oeil partout, je suis un oiseau domestique, arrogant au point de faire fuire mes prédateurs sur un coup de bluff, et surtout, surtout, je construis mon nid en volant ça et là les objets brillants que les gens laissent trainer, et par mon nid, j'entends mon intellect.

Et chance ! Je suis une pie voleuse qui a eu l'opportunité de toujours vivre dans un voisinnage bourgeois. Alors, foutrediable, qu'est-ce qu'il a l'air beau mon nid !

Et donc, je le disais, je l'assume. Ce que je suis, ce que je ressens être, ce n'est pas une mens sana in corpore sano, c'est simplement un être éthéré avec une âme composite dont je tiens tous les brins à la force des petits bras que sont mes nombreuses bribes de souvenirs.

Ma mémoire, qui m'est précieuse au point ou ma famille se moque souvent de moi parce que suite à une légère contusion je me suis réveillé un jour en pleurs avec comme première idée de l'avoir perdue, est une vraie éponge, et ce sont les brindilles d'un nid, cachées par les centaines de breloques brillantes que j'ai volées ça et là, et qui les maintiennent dans un ensemble d'apparence brillante. Et j'assume complètement cette situation, ou je suis tout entier ce nid d'apparence brillant caché par de la salive et du bois.

Alors que penser, quand je sais que j'ai un terrain génétique pour l'Alzeihmer ?

J'ai vu cette maladie évoluer chez ma grand mère. Je l'ai vue peu à peu, oublier ses petits enfants, puis confondre ses enfants, et puis finalement oublier ceux qu'elle voyait le moins. Je l'ai vue, au point ou toute sa vie tournait autour du juste prix, et de chansons qu'elle fredonnait à longueur de temps. "Vous avez l'éclat de la rose, et la fraicheur du jasmin". C'est un des derniers souvenirs que j'ai de ma grand mère. Ca et sa furieuse colère après PPD (la marionette des guignols) qu'elle invectivait d'être moche, incapable de comprendre que c'était une marionette caricature.

Et malgré tout, qu'elle était aimante et gentille ! Parce que ma grand mère était un être bon à coeur.

Ce que je ne suis pas. Je lutte contre le fait que je suis pourri à coeur, que cette enfance de frustrations a fait de moi un adolescent mauvais et misanthrope, au point ou mes amis s'écartaient de moi parce qu'ils avaient peur de moi. C'est à force d'efforts intellectuels intenses (et autres choses) qu'au fil des années je suis devenu "l'ange" de certains de mes amis. Ce surnom que je porte, j'ai lutté contre moi même pour mériter de le porter.

Si je souffre d'alzeihmer un jour, il se passera sans doute deux choses.

La première, c'est que la maladie va détruire ce que je suis : elle va lentement consummer toutes les brindilles du nid, faisant tomber tout les choses brillantes, ne laissant finalement pas grand chose à reconnaitre. Oh bien sur, je pourrai toujours utiliser mon puissant intellect déductif (rires dans l'assemblée) pour combler les trous, et tenir à la force de mes petites pattes. Mais je m'épuiserai, et les trous s'agrandiront, et je m'épuiserai plus encore. Le résultat est inéluctable.

La seconde, c'est que la maladie risque de révéler la pourriture à coeur. Et si je sais à quel point il est déjà difficile moralement, physiquement, et intellectuellement de supporter un malade gentil, je m'inquiète pour mon entourage s'ils s'acharnent à vouloir protéger malgré lui quelqu'un qui ne leur veut que du mal.

C'est pourquoi je soutiens le choix de Terry Pratchett : je veux (et c'est un peu ce que je suis en train de faire) que tant que j'ai la capacité intellectuelle de le faire, pouvoir me présenter devant un collège de mes pairs, qui seraient déliés des considérations affectives et morales de mes proches, pouvoir décider d'un stade ou il faudra abattre la bête.

Parce que s'il arrive que je sois malade, au point ou je serai devenu mauvais, au point ou le nid ne sera plus que quelques brindilles éparses avec quelques morceaux d'aluminium prises dedans, alors, le corps dans lequel on injectera le poison ne sera déjà plus le miens, parce que celui que je suis sera déjà mort. Si ce jour arrive, je veux qu'on abatte la bête qui habite mon corps et joue chaque jour un simulacre pour lui donner un semblant de vie.

Et par conséquent, je veux pouvoir, de façon légale, objective, contractuelle, tuer de mon propre arbitre ce qui en restera, et pour cela, j'ai besoin de définir avant, objectivement, légalement, et contractuellement, devant un organisme qui me le permettra les conditions dans lesquelles cela se passera.