Vices & prohibitions

- Ca faisait un moment dis donc ! Entre, entre ! Ou t'étais passé ?
- Bah en Angleterre figure toi ! D'ailleurs, j'ai pensé à toi, je t'ai ramené un petit truc qui te fera plaisir !

J'étais content de revoir Eric. On était amis du lycée, et nous nous étions perdus de vue depuis quelques années. Je le fais entrer, et lui fais le tour du propriétaire. Lorsque nous arrivons dans mon bureau, il semble estomaqué. Je peux comprendre pourquoi, ma collection est de toute beauté, et un peu particulière. Carafes et verres Baccarat et Louis Philippe, tous datés du début du 19° siècle, tirs bouchons thématiques, une jolie diversités de taste-vin, et j'en passe.
Et Eric de jeter

- Et bien ! Si j'avais su ! Tu vas être d'autant plus content, tu vas voir ! Si tu savais la frousse que j'ai eue à la douane !

Il se penche sur son sac, l'ouvre avec force précautions et en tire ce qui semble être une bouteille enroulée dans du papier journal pour "faire discret". Je tique intérieurement en pensant savoir. Un pincement me serre le coeur quand je vois son regard plein d'attentes d'une joie que je n'aurais sans doute pas. Je sors doucement la bouteille de son papier et la regarde en feignant être un connaisseur ravi.
Ce que je ne suis pas. Ravi, j'entends, connaisseur est une autre affaire. La bouteille contient un liquide d'un beau rouge/violet bien chimique, et sur l'étiquette, un Bacchus espiègle danse en tenant à la main une feuille de cannabis. "Chateau Satyre"... Tout un programme.

- Tu permets que je le débouche ? Histoire que je me fasse une idée, et que nous le dégustions ensemble tout à l'heure ?
- Ah oui, fais, fais, mais pour ma part je touche pas à ça, je resterai à l'absinthe à l'apéro si ça te dérange pas.
- A l'apéro ? Tu ne veux pas le boire en mangeant ?
- En mangeant ? La bas on prenait ça en apéritif ou en digestif ! Plus en digestif d'ailleurs

Et bien, mon amie, on va être condamnés à une vie de couple tous les deux. Je débouche la bouteille qui, bien qu'en verre a un vulgaire bouchon en plastique, et laisse monter les arômes. Ouais, c'est ça. De l'alcool de cidre, du jus de raisin, et un colorant... Le cannabis est là juste pour l'argument commercial. C'est un peu le drame, ces dernières années. Un abruti a voulu réinstaurer le mythe du vin, qui a été interdit pendant un siècle et demi en France et autres pays européens, et a inventé toute une histoire comme quoi ca a toujours été une grande production en Angleterre. Bien sur,  ils ne sont pas posé beaucoup de questions sur ce qu'était vraiment le vin, et ont brodé un truc autour du principe de l'alcool et du raisin, et de la belle couleur bordeaux chantée par les poètes.
Ils ont surfé sur le côté un peu sulfureux, rapprochant ça de Pan, Dyonisos, les bacchanales, oubliant complètement ce qu'a été le vin dans la culture française pendant des siècles. Et ce n'est pas la pire des inventions commerciales...

- Tiens, dans tout ton matériel, tu n'as pas les pipes ?

Ah, quand on parle du loup... Le vin flambé dans la pipe à Cognac...

- Euh... Non ? Tu sais, à l'époque ca se buvait dans un verre normal, un verre à vin. Comme ceux là par exemple. Et on ne l'allumait pas. Simplement parfois, selon les cépages, il fallait un peu le laisser décanter, ou l'ouvrir à la bonne heure par exemple, ou le servir à la bonne température. C'est à ça que servent les carafes à décanter, que tu vois là, ou bien les thermomètres, dans le coin là.

- Mais, tout ce matériel... Tu l'utilises pas hein ?

Je soupire, et vais contre le placard à portes coulissantes de mon bureau. Je fais glisser la porte de gauche, pour révéler ma cave personnelle.

- Bien sur que si mon cher, dis-je dans un grand sourire, je suis un connaisseur !
- Mais c'est pas du vrai ?
- Si, si, du vrai vin français, produit de nos jours par des petits viticulteurs passionnés.
- Non, mais je veux dire, c'est pas du vrai, au sens ou je sais qu'on en vend, mais il est trafiqué, ils ont enlevé le truc dangereux là... Comment ça s'appelle ?
- Les tannins ?
- Oui, voila, les tannins !
- Tu sais, c'était l'argument pour faire interdire le vin, ça et l'alcoolisme rampant à l'époque, sans oublier les autres raisons, mais il a été prouvé qu'il en faudrait une sacrément large quantité pour te rendre ne serait-ce qu'un peu malade. Et les taux sont controlés en Europe. Oh, et ça, c'est ma fierté.

Je dis ça en pointant du doigt une bouteille d'un bon cru d'avant l'interdiction du milieu du XXI° siècle, que j'ai eue à un prix démocratique via un ami.

- Mais tu vas pas la boire ? Elle doit être empoisonnée, comme à l'époque !
- Ce n'est pas ce que disent les études. Pas pour un cru de cette qualité en fait. Et puis le problème c'est surtout qu'on craignait que les phyloxera, enfin les pucerons quoi, empoisonnent la vigne. Depuis on a prouvé que non. Mais non, je ne vais pas la boire, parce que je ne pense pas avoir le palais assez développé. Pas encore du moins.
- Ah tiens, pour y revenir, celle que je t'ai ramené, le vendeur m'a dit que c'était celle qui était la plus forte en tannins.

Il me dit cela avec un petit air narquois, devant signifier, j'imagine "c'est avec ça que tu t'enverras le mieux en l'air". Je ne commente pas l'absurdité de la phrase. Et sentant que le débat s'enlise, je décide de quitter la pièce avec lui. Je ferai un cours une autre fois.

- Bon, viens, on va se poser sur la terrasse, les glaçons sont déjà dans les verres, on va se servir une petite verte. Tu m'excuseras, j'ai que de la verte d'apéro, et je trouve que servir avec les cuillers ça fait un peu "grand père"
- Pas de problème, je la bois noyée de toute façon.
- Bon alors Eric, l'Angleterre, raconte moi...

Ce billet m'a été inspiré par l'article suivant
http://www.wormwoodsociety.org/index.php?option=com_content&task=view&id=2&Itemid=214