Tac...Tac...Tac...TakitiTac...Tac...Tac...Takiti...

Je bats la mesure, du bout des doigts. Le rythme est régulier. J'aime bien son pas, il est simple, le quatrième temps est un peu rythmé, et bizarrement il le reproduit toujours. Je doute qu'il m'ait repéré.

Chaque jour, je suis dans la foule dans les rues, alors qu'il fait le chemin depuis son échoppe jusque chez lui. Je n'ai pas besoin de le suivre, ou de le regarder. Je l'entends. J'entends sa signature.

Tac...Tac...Tac...TakitiTac...

Tiens, il n'a pas pris le chemin habituel ce soir. Le souk d'Asahi est en pleine effervescence et il, l'homme que je suis, se dirige vers le centre... La journée s'achève, et certains étals qui avaient fermé pour le pic de chaleur se rouvrent. L'orange prévaut, alors que le soleil n'est plus si haut dans le ciel. Des senteurs agressent mes narines, cannelle, clous de girofles, menthe, la fumée des narguilehs... Des couleurs de toutes parts, dans les tentures, dans les tissus... Cet endroit sature mes sens... Et surtout ce brouhaha ambiant sature mes oreilles. Je dois me concentrer pour le suivre.

 Tac...Tac...Tac...TakitiTac... Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..

Tiens ? Elle, vu qu'elle porte des talons, est un peu plus petite que lui. A la cadence des pas, elle doit mesurer 1m60 à peu près. La chose intéressante est le rythme et le phrasé... Ils marchent de concert. Dans la même direction, à écart constant. Madame ma chère commanditaire, je pense que vous aviez raison d'avoir des doutes.
 Je lève les yeux du fil qui occupait mes doigts, prenant différentes formes en noeuds alambiqués et j'observe, dans la direction où je sais les trouver. Elle est menue. Sa peau tannée par le désert et ses habits traditionnels me laissent penser que c'est une caravanière. Voila pourquoi monsieur la voit si régulièrement et si peu souvent. Il est malin et a bon gout.
Elle est rarement en ville, donc elle ne lui demandera pas de s'établir avec elle, et il n'a pas besoin de la cacher à sa femme, elle se cache toute seule.

L'aridité et les dures conditions du désert ont empêché chez elle la formation de la moindre masse de graisse, son hale est sublime, et elle a une beauté exotique. Elle a mon age, beaucoup plus jeune que lui. Je la trouve assez à mon gout.

Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..

J'aimerais l'entendre marcher pieds nus.

Ils entrent par une porte. Je tends quelques fils à ras du sol, et les attache à mes bagues, puis je vais m'allonger sous un porche. Le temps se radoucit, c'est le moment que je préfère pour ne dormir que d'un oeil. Et ainsi passent quelques heures.

Tintitititin..Tintin Tac...TakitiTac... Tecta...

C'est eux. Ils sortent. Les yeux cernés. J'ai du etre le seul à dormir.

Je ne bouge pas de mon porche, et attends qu'ils se séparent à l'angle de la rue. Je prends un raccourci par les toits. Quelques rues plus loins, je descends derrière elle et lui emboite le pas. Pour ce qui est du mari, je n'ai plus rien à prouver. Pour ce qui est d'elle... Il y a encore à gagner... Sans doute de quoi faire d'une pierre deux coups.

Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..Tecta..Tecta.. Tapta..Tapta..Tapta..Tapta..Tapta..Tapta..

 Il lui faut bien cinq minutes pour se rendre compte que son pas est doublé. Elle se retourne, me cherche des yeux a la seule clarté de la lune. Je m'approche, les yeux toujours sur l'écheveau entre mes mains.
Quand je me sais assez proche d'elle. Je les relève pour fixer les siens. Juste la bonne somme de désir, juste la bonne somme de gentillesse. Mon expression est composée.

J'avais deviné juste, elle est farouche et ne se laisse pas impressionner par un homme de ma faible carrure. La cadence de mes mains s'accélère alors qu'entre mes doigts un motif complexe de fils et de perles prend forme. Je relève complètement le visage et souris doucement

- Je m'appelle Tsukiito. Tu es en sécurité maintenant.

Tu dois répondre, mais je t'ai laissée perplexe. Le temps qu'elle ait trouvé ses mots, je suis sur elle, pressant mes lèvres contre les siennes qui s'étaient entrouvertes pour répondre. Mes mains glissent autour de son cou, écartant ses cheveux.
C'est l'instant de vérité. Elle répond à mon baiser. Ce qui était envisageable étant donné que je suis plus jeune, sans doute plus beau et plus habile, que son actuel amant.
Mon tissage se referme et elle porte un magnifique collier tissé autour du cou. Aurait-elle refusé... Les fils lui auraient tranché la gorge.

- Shenfa, mais...



 Je presse mon doigt sur sa bouche et fais non de la tête. Ce sera un instant sans mot et sans son.




Le lendemain, je confonds le mari devant l'épouse éplorée, lui décrivant la personne et le lieu. Il est forcé d'avouer. A demi mot, je lui fais comprendre, et lui laisse intérpréter comme elle le veut, que jamais plus il ne la reverront.

Pour les temps à venir, ses escales sont miennes, autant que l'odeur de sa peau capturée sur un bout d'etoffe et le son de ses pieds nuls sur le sol.