Mes parents voulaient que je fasse de la musique. Eh, vous moquez pas dans le public, je sais que je suis pas le seul dans cette situation.
On avait une école de musique à 10 mn à pied de la maison, et sitôt que j'ai été en age d'y aller, j'y ai fait mes premières classes.
La première année, c'est un peu l'éveil musical, et dans mon patelin, ils ne collaient pas tout de suite un gamin sur un instrument un peu "avancé", c'était flute à bec pour tout le monde. Un peu comme au collège, pour toi, j'imagine.
Les gens disent beaucoup de mal de la flute à bec, moi j'ai appris sur une petite merveille en poirier que je tenais de ma mère (et qui n'a pas survecu à un chahutage au collège... Elle jouait faux d'un ton, certes, mais quel son...). Ca a peut être beaucoup joué, la conclusion est que c'est un instrument que j'adore. Il faut juste le sortir de son contexte de "flute plastique pour jouer l'ode à la joie". Il y a moyen de faire des choses formidables avec une flute à bec.
Mais là n'est pas le débat (sauf si tu veux, mais bon). La deuxième année est arrivée, et il a fallu faire un choix. Initialement, j'avais demandé à faire flute à bec avancée (oui, le cours existait), mais l'hésitation de mes parents fut de courte durée.
Bah, de toute façon, je savais de quel instrument je voulais jouer, c'était une évidence pour moi. Il y en avait un, avec sa belle couleur argentée, le maintient élégant qu'il impose, et le son qui enchante, qui m'appelait. Oh, et c'était un bois. Au vu de mon expérience avec la flute à bec, je savais que les bois c'était pour moi.
A mes parents, j'ai défendu que je voulais faire de la flute traversière.
Las, ils n'ont rien voulu entendre. Ils avaient trois enfants qu'ils voulaient musiciens, leur choix était arrêté, ce serait le piano (d'autant qu'ils pensaient que quiconque sait jouer du piano peut jouer de n'importe quoi... J'aimerais coller l'idiot qui leur a fait croire ça sur la harpe de ma douce).
Le piano et moi, c'est une histoire douloureuse. J'avais une prof sévère. Elle m'aimait beaucoup, mais à la dure. La pauvre, elle pensait que j'étais extrêmement doué, mais fainéant. C'est surtout que le piano était une corvée pour moi. Pensez, être forcé à jouer 30mn par jour d'un instrument qui ne vous inspire pas.
Ajoutez à ça que mon père aimait faire de l'excès de zêle par rapport aux recommandations des profs, quand il s'agissait de moi. Je me revois encore jouer du piano les mains sous un grand cache en carton, pour que je ne les regarde pas. Du Czerny. Personne n'aime Czerny. C'est fait pour ne pas être aimé, c'est du putain d'exercice idiot.
Proust disait que le verbe lire ne se conjuge pas à l'impératif. Jouer non plus. On parle bien de jouer d'un instrument, dès lors que c'est une corvée ça n'a plus d'intêret.
Et pourtant, j'ai persevéré. J'ai fait 7 ans de piano, les trois dernières années comportaient deux redoublements, trois échecs. J'avais atteint une barre. Moi Bach, je peux pas, désolé. Bon sang, je n'ai même pas fait 7 ans d'affilée, je me suis arrêté un an ou deux pour "grandir", et j'y suis revenu de moi même. Mais non.
Ah si, il y avait une chose à laquelle j'excellais : le ragtime. Bon, je vous l'accorde, j'ai pas franchement les mains qu'il faut pour jouer du Scott Joplin sans adapter la partition (faut voir le bordel), mais ce bordel de contretemps et de syncopes, c'est tout moi :) La ou il me fallait un mois pour faire deux lignes d'un Bach, il me fallait une semaine pour caler un quatre mains en rag.
Note, je ne hais pas le piano. Je suis content de me mettre de temps en temps derrière les touches et laisser mes mains retrouver les deux trois morceaux que je jouais régulièrement avant d'arrêter. Mais vraiment, ca ne vaut pas grand chose. Je n'en connais même pas un en entier.
Flash forward, nous sommes fin mai de cette année. Je suis chez une bonne amie, qui va déménager. On discute de tout ça, de mon envie parfois d'essayer le flutiot de traverse, et elle me dit "écoute, j'en ai une, je veux bien te la prêter, mais pas plus d'une année". J'ai accepté, naturellement, fou de joie.
Alors en ce moment j'ai une vieille Yamaha d'études qui n'a pas joué depuis des années. Elle est mouchée de taches, elle a un peu de jeu. Mais elle est là (et oui, je compte bien la faire restaurer).
Il y a eu la rencontre : la découvrir, savoir la monter, la porter. Puis le premier baiser : maladroit au possible la première fois, puis on apprend et on prend gout. Les premiers ébats : l'aventure des doigts maladroits du garçon inexpérimenté qui conduit à des gémissements douloureux.
Mais je l'ai vite compris : il y avait un truc qui collait entre nous. Je vais avoir besoin d'un professeur bientôt (inscription au conservatoire en septembre si tout va bien). Mais pour l'instant tout semble tellement naturel. Je sais que je fais des erreurs. Je sais que je prends des mauvais plis. Ma posture est mauvaise, mais je comprends je pense assez vite ce qui ne va pas. Mes lèvres mal placées. Mais les progrès se font nettement. A chaque fois c'est la même sensation : ça fonctionne, mais ce n'est pas naturel. Et là ? C'est mieux, puis retour ultérieur à la case départ. Il faut que je ressente les choses se faire naturellement. Je sens que si je force, c'est qu'il y a un problème. Et dans le naturel, tout vient naturellement. J'en suis parfois surpris, comme cette fois ou, montant mes gammes pour explorer l'octave supérieure, je me suis rendu compte a posteriori que ce n'étaient pas les doigtés qui changeaient, mais le souffle... Et je l'avais fait sans même y réfléchir. Et surtout, au bout d'un mois et demi, je prends toujours plaisir à jouer jusqu'a 1h30 de flute par jour.
Nul doute qu'il y aura des corrections à faire, un autodidacte fait plein d'erreurs. Mais je crois que je n'ai pas à rougir du chemin que j'ai déjà fait.
Il y a deux semaines, j'ai montré à mes parents le fruit de trois semaines de travail, commençant au moment ou j'avais recu la flute. Ils m'ont vu découvrir la flute. Ils ont vu le résultat de cette semaine. Je revois la culpabilité dans le regard de ma mère. Et mon père a publiquement avoué qu'ils s'étaient plantés.
