Je vais vous raconter une petite histoire.
Nous sommes à la fin du XIX° siècle. A cette époque, le croirez vous, le vin n'était pas une boisson si populaire que cela en France, et la bière pas encore. A cette époque, à 5h, le temps s'arrêtait, et la France entrait dans "l'heure verte". Tout un chacun sortait tout un petit matériel de rituel, et les bouteilles se débouchaient, titillant nez et palais de senteurs anisées et herbacées. Le rituel de l'absinthe était un élément culturel fort, et respecté.
Mais voila, vous n'êtes pas raisonnable monsieur tout un chacun. Ce qui aurait pu rester un plaisir, vous en avez fait un vice. D'abord, je tiens à vous préciser qu'une boisson à 72°, même diluée 3 fois (donc 28° pour une boisson de 12cl), ça ne se boit pas en moyenne douze fois par jour. Ce n'est tout simplement pas sérieux. Surtout quand on sait qu'à l'époque, tout le monde n'était pas scrupuleux sur la qualité des produits...
Alors voila, je vous fais un petit tableau de la France aux alcools en 1910
- Des rues où l'ouvrier moyen tangue autant que le radeau de la Méduse au Cap Horn
- Des ouvriers moyens quand même en légère réduction parce qu'on leur vend n'importe quoi, et les pauvre, ça les rend sérieusement malade
- Des viticulteurs qui, bon, faisaient leur métier, mais avaient perdu le gros du marché
Tout ça mélangé a mené à un équivalent de loi Hadopi (lutte contre le piratage au service des majors) mené par un gouvernement un peu propagandiste et des producteurs de vin dans le rôle de Vivendi Universal. Et remarque, le gouvernement communiquait de la même façon, exemple :
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Au centre du débat, moins l'éthanol et le reste que la thuyone, une substance qu'on trouve principalement dans l'absinthe (mais aussi le génépis et la chartreuse). Elle était un dangereux composé, épileptisant, etc. Même, ma bonne dame, que pour le prouver, il en avait été injecté une seringue dans un cheval, la pauvre bête était devenue épileptique (je vous jure, c'est marqué dans un livre de lutte contre l'alcoolisme de l'époque).
Bon, on plie le truc, on interdit tout ça en 1915, et hop, au pilori.
Il faudra attendre beaucoup plus tard (je vous renvoie aux liens en bas de page pour l'histoire complète) pour que l'absinthe soit de nouveau autorisée un peu partout (et des fois, par quelques détours).
Alors ça ne rend pas fou et aveugle ?
Bon, d'hors et déjà, je vous rappelle les chiffres évoqués ci-dessus. Personnellement, bien imbibé, je me considère comme relativement fou. Pour le reste, je vous livre un extrait de conversation entre Luc Santiago Rodriguez (une véritable encyclopédie autour de l'absinthe, et un homme à rencontrer)
Aggelos
La réputation de l'absinthe qui rend "fou et aveugle" pourrait avoir une raison plus profonde que la simple propagande.
On parle d'une boisson extremement populaire, je ne serais pas étonné de savoir qu'il y avait des distilleries BEAUCOUP plus petites que les grandes distilleries (façon alambic des campagnes en fait).
Problème : un alcool mal préparé peut contenir en plus du méthanol un autre alcool, plus simple, qui est le méthanol. Le méthanol est facilement dérivé en acide formique (l'acide organique le plus simple) dans le sang, et peut avoir entre autres conséquences la cécité et meme l'asphixie (le sang acidifié capte moins bien l'oxygène)
Le méthanol est également appelé alcool de bois, et aurait pu venir de deux sources : alcools "bons marché" ou dégradation de la plante d'absinthe lors de la préparation. Un excès de plante aurait également pu causer un excès de thuyone... A voir, je crois moins à cette dernière hypothèse.
Tout ça est expliqué en détail
http://absinthe.arthemisia.free.fr/vie.php?page=3
Luc Santiago Rodriguez
Casse-poitrine, sulfates de zinc, etc : ces absinthes "à 5 sous" étaient bidouillées dans les caves de caboulots peu scrupuleux avec des essences de provenance douteuse (mais arrivant souvent d'Italie), de l'alcool à brûler et du sulfate de cuivre. Ca ne coutait rien et ça rapportait gros. Tout cela était bien connu à l'époque et le gouvernement à toujours fait la chasse à ces horreurs. Bien que ne constituant qu'une infime partie de la production, elles ont certainement causé des ravages qui n'ont d'ailleurs plus rien à voir avec la thuyone.
Les contrefaçons d'alcools n'était pas réservées à l'absinthe, bien évidemment.
Mais alors, l'absinthe ?
Et bien elle est légale en France aujourd'hui, à peu de choses près. On n'a pas le droit de vendre des "extraits d'absinthe" ou de "l'absinthe" sur la bouteille, mais on peut vendre des liqueurs aux plantes d'absinthes, spiritueux aux plantes d'absinthe, amers au plante d'absinthe...
C'est malheureusement devenu une boisson très "bourgeoise", la taxe sur l'alcool et la petite production en faisant un produit qui a rarement un prix "raisonnable" (en moyenne, la bouteille de 70cl coute vers les 50€, et les meilleures sont bien plus chères). En tout cas pour les vraies absinthes de qualité, distillées (vous pouvez trouver des produits qui se qualifient d'absinthe mais ne seront pas beaucoup mieux que des bons pastis pour moins cher).
Par contre... Etre absintheur est un plaisir dans beaucoup de sens, que l'on soit collectionneur ou consommateur, mais je reviens la dessus un peu plus tard.
Lorsque je fais découvrir cette boisson à des amis, cela ne rate jamais : lorsque je sors le matériel (verres, fontaine, cuillers, bouteilles, sucre, etc) les yeux s'écarquillent. Oui, parce qu'en bon absintheur, j'ai tout ce qu'il faut.
- Les verres ont en général un réservoir, la plupart du temps (mais pas toujours) une marque pour la dose.
- La fontaine est souvent objet de beaucoup de questions : l'absinthe se sert en versant de l'eau très fraiche sur un sucre, au goute à goute. Les moyens pour le faire sont nombreux, la fontaine reste un des plus sympas (avec le brouille absinthe à balancier)
- Les cuillers sont de formes variées et simplement en avoir un choix fait partie du plaisir
Vient ensuite la dégustation :
- Olfactive, la richesse et la complexité des parfums surprend souvent
- Visuelle : la couleur et le trouble sont deux choses qui s'apprécient
- Le goût enfin : ceux qui s'attendaient à quelque chose se rapprochant du pastis à cause de l'odeur d'anis en reviennent rarement
Encart : ON NE FLAMBE PAS L'ABSINTHE !
Classiquement, l'absinthe est préparée de la sorte :
- Une dose au fond du verre
- On pose la cuiller sur le verre, et un morceau de sucre (plus ou moins gros selon les gouts)
- On verse de l'eau très fraiche sur le sucre, goutte à goutte, pour le faire fondre, et on complète à raison de 2 à 4 volumes d'eau pour un volume d'absinthe.
Le fait de faire flamber le sucre a été introduit par les tchèques, et vulgarisé par le cinema. Mais cela dégrade l'absinthe et déteriore son gout.
Remember kids : "friends don't let friends burn absinthe"
On parle d'une boisson à mon sens formidable, parce qu'il existe une forte diversité dans les goûts : selon deux grands axes, anisées et herbacées, et avec beaucoup de variantes
- Absinthes plutôt douces ou fortes (bizarrement, l'excellente absinthe de Marylin Manson, la mansinthe, est une herbacée extrêmement douce)
- Fruitées ou plus sur les plantes
- Plus ou moins amères
- Avec d'autres notes plus caractéristique de telle ou telle absinthe : résine, fruits, fleurs, confiseries...
Je vous livre pour une même absinthe, la coquette, deux analyses, là encore, une de Luc Santiago Rodriguez, et la mienne :
Luc Santiago Rodriguez
Une avalanche de saveurs qui ne laisse pas le temps aux papilles de faire le tri au début. C'est définitivement une absinthe herbacée car l'anis vert, d'ordinaire vivace en attaque dans l'absinthe, n'est pas ici très perceptible.
Cette entrée en matière est l'esquisse d'un développement aromatique bien marqué qui s'oriente vers la plante d'absinthe. L'impérieuse Artemisia préside, accompagnée de légères notes fruitées confites et de touches florales aériennes : le mariage des plantes n'en laisse aucune prendre l'ascendant.
Fraîcheur herbacée, aromes fruités du fenouil et d'alcool de vin goutu (rapellant celui des grandes absinthes historiques) : le profil herbacé est nouveau dans le paysage des absinthes actuelles. Pas aussi végétal que la Belle Amie, mais beaucoup plus printanier.
Alliance surprenante de force et de douceur, La Coquette dévoile surtout une intensité aromatique peu commune. Les arômes sont puissants et concentrés, directs et cependant très fins : une main de fer dans un gant de velours ! On songe fortement aux références du genre...
Aggelos
Je parlais de feu d'artifice donc. Sachez le, chaque mise en bouche est impérieuse. Ce n'est pas une absinthe timide, elle réclame de l'attention. Mais la garce est généreuse.
Un peu jeune, la petite pointe d'anis se suit tout de suite par les teintes d'agrumes ou de fruits confits, et teintes florales (et je regrette de n'avoir pas encore le palai assez fin pour tout découvrir, il me faudra encore du temps). Ce premier déploiement est rejoint en bon temps par l'amertume de la plante, qui... Je ne sais pas comment l'exprimer autrement, mais pour ceux qui comprendront, c'est la marque de la différence entre un écrivain mature et avec un vécu riche par rapport à un écrivain un peu jeune. Une sorte de force de caractère.
C'est oxygénée et vieillie un peu qu'on retrouve ce que Chris disait : le miel en premier, qui accompagne les fruits sur une longue note ronde, et au retour de la plante, donne l'impression de se changer en verveine. Un pur régal.
Je ne suis pas très amateur de boissons trop sucrées, donc mon conseil serait sans doute de réduire le sucre au strict minimum (avec le temps, un demi sucre devient presque de trop dans mes gouts, il sature mes papilles et ne me permet pas de gouter les notes les plus ténues) pour ceux qui partagent ce gout.
Feu d'artifice donc, parce que c'est une absinthe avec une magnifique chorégraphie pyrotechnique : de l'ouverture, avec des petites effluves de feux du bengale, deux marrons d'air pour l'anis, quelques petites bombes en grappe pour les fruits, et les grosses bombes pour la plante, avec un bouquet final qui ne se révèle qu'avec le temps.
La voie du collectionneur
L'amateur de beaux objets va parfois s'enticher pour les objets d'époque, et Dieu sait qu'ils sont nombreux : cuillers, pichets, fontaines, verres, coupes à sucre, brouilles, topettes, mais aussi affiches, objets publicitaires, etc.
Marie Claude Delahaye a rédigé un ensemble d'excellents livres sur ces sujets. Mais c'est un chemin semé d'embuches : étant donné que le simple mot "absinthe" peut faire doubler le prix d'un objet (qui peut être d'hors et déjà relativement élevé), il y a un véritable marché de la contrefaçon et du faux ami (on vous vendra une cuiller a sucrer ou une fourchette comme cuiller à absinthe, ou un verre à sirop comme un verre d'époque).
Cela dit, on a parfois le plaisir d'une affaire, et le plaisir d'avoir un vrai objet d'époque, d'excellente facture, pour un prix inférieur aux reproductions. C'est une affaire d'oeil, d'habitude, etc.
Les audacieux tenteront e-bay, qui est rempli de contrefaçons, les traditionnalistes et rétrogrades, comme votre serviteur, préfèreront les brocantes.
Le pari
Pour ceux qui me lisent avant demain soir, il y a un bar à côté du point de rendez vous du Paris-Carnet qui est spécialisé entre autres dans les absinthes, et en vend des très bonnes. Je vais m'y rendre pour gouter une Jade (les Jade sont des absinthes haut de gamme façonnées d'après des recettes historiques par l'ex bio-chimiste de la Nouvelle Orléans Ted Breaux) avant peut-être de l'acheter ce week end. J'invite quiconque est curieux à me suivre avant d'avoir mangé (pour savourer au maximum), et je m'engage à vous choisir un verre selon vos gouts.
Les liens
Si vous êtes curieux, et parce que je suis très loin d'avoir couvert le sujet, je vous renvoie aux liens suivants :